Née à Alger d’une famille d’artisans joailliers, Faïza Antri Bouzar a été bercée durant son enfance par les histoires de ses aïeux, inspirées de résistance et de combat, mais aussi de féerie et de romance. Les femmes de la famille de Faïza lui enseigneront l’élégance et le raffinement mais aussi et surtout l’art de ne pas craindre les défis. Après des études de commerce à Nice à l’Edhec Business School, en France en 2001, Faïza Antri Bouzar intégrera l’entreprise familiale : Les Bijouteries Joailleries Antri Bouzar où elle occupera différents postes, allant de la production à la communication et au management. Grâce à cette expérience, elle se forgea une personnalité et un profil professionnel très particuliers. La création commence petit à petit à intégrer son esprit, elle se voit désormais innover et inventer de nouveaux concepts.

Elle n’exprimera cet élan qu’en 2008, dans une première collection de bijoux nommée «Secret d’antan». L’année suivante sera celle de la révélation. Elle décida que désormais elle créera des vêtements. Au début, elle prend le parti de réinventer le karakou algérois. Plus tard, elle réalise le défi de produire une collection par an. Ses créations, en outre, s’ouvrent au monde. A partir de 2014, ses collections connaissent davantage de succès. Avec la collection «Happy Glamour», Faïza Antri Bouzar veut pousser les femmes à se sentir heureuses et belles dans leur corps quel qu’il soit. En 2015, elle se laisse porter par la poésie arabo-musulmane de l’Andalousie à Konya en Anatolie, dans sa collection d’inspiration hispano-ottomane où elle rend hommage à Ibn Arabi et à Djalal Al-Din Rumi.

Son défilé en juin 2015, en collaboration avec l’ambassade d’Espagne, sera une fierté. Celui en collaboration avec l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel se déroulera dans une maison trois fois centenaire : Dar Abdeltif. Cette collection lui fera traverser les océans avec un défilé à Montréal, au Canada, avec la fondation Club Avenir en mars 2016. En 2016 toujours, elle crée une collection rendant hommage aux mères et grands-mères. Avec cette collection elle va participer à «Ramadhaniyate beyrouthia» en juin 2016 au Liban et au Fashion Week de Philadelphie, aux Etats-Unis, en septembre 2016. Pour 2017 Faïza Antri Bouzar a pensé à une nouvelle collection originale et théâtrale, abordant le thème des cultures entrecroisées, de l’attirance entre Orient et Occident. Le 7 juin prochain, elle participera au Maghreb Fashion Show organisé par Bent El Bey au Sheraton Annaba et qui verra la participation de deux autres stylistes algériens, d’une styliste tunisienne et d’une créatrice de bijoux tunisienne.

Le soir d’Algérie : Comment se porte la haute couture en Algérie ?
Faïza Antri Bouzar : La haute couture en Algérie est en pleine croissance. Certes, elle évolue, elle progresse, mais il y a encore tant à faire, tellement à faire. Il faudrait des formations de main-d’œuvre, de diplômés techniciens supérieurs dans la couture, dans le modélisme, dans le stylisme, des formations universitaires qui vont penser la mode, comment créer une industrie de la mode en Algérie, pour la structurer et créer, pourquoi pas, des usines de matière première ou une meilleure structure pour importer le bon produit. La haute couture, c’est vrai qu’il y a plusieurs stylistes, c’est vrai qu’il y a quelques défilés, mais franchement nous sommes très loin de ce que nous devrions être.

L’absence ou la rareté des fashions weeks n’est-il pas un handicap ?
Bien sûr, plus il y a d’événements, plus nous sommes dans l’obligation de nous réinventer, d’innover et, de ce fait, progresser. Il y a tellement à faire dans la haute couture. Il y a la haute couture elle- même, il y a l’artisanat, il y a les brodeurs, les broderies et aussi dans le monde de la couture on peut développer le prêt-à-porter. Comme ça, l’Algérien consommera algérien. Donc c’est un secteur d’activité qui est très porteur, qui peut créer de l’emploi, structurer la société et pourquoi pas aussi créer des coopératives, créer des usines textiles, créer des usines de transformation et de fabrication de prêt-à-porter. Nous pouvons donc monter des usines textiles. Nous avons de la matière première en Algérie. Nous avons de l’excellente laine de mouton et de l’excellente laine de chameau, pourquoi ne pas exploiter ces richesses, pourquoi ne pas créer de l’emploi et avec ça créer des tissus, créer, du coup, des usines de prêt-à-porter et l’Algérien consommera algérien ?

Quelle est votre principale source d’inspiration ?
L’art et l’histoire. Mais tout peut m’inspirer. L’idée naît, mais à elle seule, elle ne suffit pas. Il faut tout un travail de recherche et de documentation, plus un travail artistique de création, qui est le pivot sans lequel rien ne sort si je ne prends pas le temps de faire mes recherches pour peaufiner mon inspiration… Par exemple, cette année, j’ai décidé de parler de Venise. Venise, porte de l’Orient. C’est vrai que Venise est connue pour ses gondoles, pour ses masques, pour son carnaval, mais il a fallu que je peaufine mes recherches. A partir de là, je prends des éléments vénitiens que je vais mettre sur les tenues algériennes ou le contraire, je prends des tenues typiquement algériennes que je vais essayer d’orienter vers le style vénitien. C’est ce qu’on appelle une passerelle culturelle.

Vous avez dit, un jour, que votre objectif est de préserver notamment le patrimoine algérien…
Oui. Au fur et à mesure que les années passaient, je remarquais une énorme perdition dans le patrimoine vestimentaire algérois en particulier, algérien en général. C’est vrai que quand on va à Tlemcen ou à Constantine, on peut voir parfaitement qu’il y a quand même une certaine culture du vêtement : les gens portent et continuent de porter et valoriser le vêtement algérien. A Alger, malheureusement, on ne le porte pas assez et moi qui suis née dans la capitale, je ressentais cette perdition. C’est pour ça que j’ai décidé de me lancer dans ce domaine, pour réinventer, faire perdurer ce patrimoine, pour qu’il ne devienne pas telle une langue morte qu’on utilise juste à des moments précis. Ce patrimoine doit être celui de tous les jours, pas seulement celui des fêtes ou des occasions. C’est-à-dire qu’on doit essayer de porter le patrimoine dans le vêtement de tous les jours. C’est ça le défi !

Mais même le saroual qui a été pourtant lancé en Occident par Ralph Lauren n’a pas été réhabilité en Algérie…
Le saroual, pour être réhabilité, il faut que les créateurs algériens aient les moyens pour le produire de manière industrielle. Ensuite, il faudra les moyens de le promouvoir avec de la communication afin de le médiatiser et le démocratiser. Quand il sera accessible à toutes les femmes et tous les hommes algériens, là il sera réhabilité réellement.

Dans un défilé de mode, on voit un mannequin le visage sous un aâdjar suivi par une autre fille portant un masque «occidental». Est-ce pour dire qu’il n’y a pas qu’en «Orient» que la femme cache son visage ?
Exactement. Il y a sans cesse des idées préconçues. Avec cette collection, je veux attirer le spectateur à se questionner. Nous sommes des Méditerranéens. L’Europe s’est beaucoup inspirée de l’Orient, de l’Andalousie à l’Extrême-Orient. Mais aujourd’hui, la jeunesse ne le sait pas malheureusement. On pense que l’Occident a toujours été évolué et émancipé. Je veux pousser le spectateur à se poser la question : pourquoi l’Occident couvre les yeux de la femme ? Parce qu’il cherche à couvrir le regard, la vision, le point de vue, l’opinion personnelle, ce qui implique la liberté. Et pourquoi l’Orient couvre la bouche ? C’est pour couvrir la parole, pour empêcher l’expression et ainsi empêcher la liberté. En fin de compte, c’est exactement le même problème. Seulement, chacun à sa façon. Aujourd’hui, je veux pousser le spectateur à se poser des questions : comment était l’Orient ? Comment était l’Occident ? Comment l’Occident a appris de l’Orient ? Comment, aujourd’hui, l’Orient s’inspire de l’Occident. C’est ce qu’il faut savoir. Il faut communiquer là- dessus. Il faut expliquer aux gens que rien n’est figé dans le temps. Les Arabo-musulmans étaient glorieux, ils peuvent redevenir glorieux.

Question mode, les Algériennes et les Algériens semblent plutôt regarder vers l’Occident. Qu’en pensez-vous ?
Les algériens et les Algériennes, malheureusement, ou heureusement, sont divers et variés. Les parties francophones, je dirais, regardent tous vers l’Occident et celles plutôt arabophones regardent vers l’Orient.
Personne ne cherche réellement à regarder vers l’Algérie. Notre défi aujourd’hui est d’être parfaitement bilingue avec les cultures que cela implique, c’est-à-dire connaître la culture qui est en relation avec la culture arabe et bien connaître la culture qui est en relation avec la culture française. Et ça c’est pour créer une tendance algéro-algérienne, une tendance qui nous est propre. Ça c’est très important pour les Algériens et surtout pour la jeunesse algérienne qui a besoin de se connaître et qui a besoin de se faire reconnaître.

C’est vrai que la blousa tlemcénienne ressemble aux robes de Joséphine, l’épouse de Napoléon Bonaparte ?
A bien y regarder, oui ! N’oublions pas ce passé colonial. Qu’on le veuille ou non, nous nous en sommes imprégnés, car les occupations qui sont passées sont restées un certain temps et, du coup, ont laissé des traces et c’est normal. Je dirais que la blousa est une robe qui s’inspire du style Empire, en l’occurrence celui de Joséphine. Mais si on voit aussi les gandouras constantinoise et bônoise, elles s’inspirent des robes de velours de Milan et de Gênes, d’où l’appellation du velours des gandouras «el jenoua»

Des projets pour l’été et pour l’avenir ?
Je projette d’ouvrir ma boutique, mon magasin, sur la rue Sidi-Yahia. Ce sera une belle boutique. Pour d’autres défilés, je n’ai rien prévu en l’Algérie pour le moment, ni cette été. Je dois maintenant faire promouvoir la collection créée et faire développer ce magasin. Concernant les actions réalisées cette année, j’ai participé le 11 mars a Paris à l’Oriental Fashion Day. En mai, j’ai participé à des défilés au Koweit et à Vienne et j’ai collaboré à Lyon avec l’association D’une Rive à L’autre pour venir en aide aux malades du cancer.
Entretien réalisé par Kader B.

Publié dans “Le soir d’Algérie